Prostitution : un projet à Hochelaga bloqué par Ottawa?

Magazine Être, avril 2012, p. 12-13

par Serge Ebacher

Les intervenants qui luttent contre le phénomène de la narco-prostitution dans l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, souhaitent aller de l’avant avec une stratégie globale d’intervention basée sur la réinsertion sociale. Problème : ils attendent toujours le feu vert du gouvernement du Canada, appelé à financer la majeure partie du projet via le programme fédéral de stratégie de lutte à l’itinérance.

La pièce maîtresse de cette stratégie consiste à déménager dans des locaux plus vastes l’organisme Dopamine, qui se spécialise dans l’aide aux toxicomanes et aux prostitué(e)s. L’édifice du centre communautaire Cap St-Barnabé, situé sur la rue Bennett ne suffit plus à la demande dans les locaux devenus trop exigus . « Lorsque nous nous sommes installés il y a cinq ans, nous recevions environ 5.000 visiteurs par année. Aujourd’hui, ça va au delà de 12.000 », explique le directeur de Dopamine, Luc Morin.

Une solution a été mise de l’avant et consiste à acquérir un immeuble situé sur la rue Sainte-Catherine, soit un coût de 785.000$. Le projet a été jugé prioritaire par l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal. Cependant, 635.000$ proviendraient du programme fédéral de la stratégie de lutte à l’itinérance. « Le gouvernement conservateur a demandé en février de réviser le projet. Nous n’avons pas eu de nouvelles depuis et je dois admettre que je suis très inquiet », confie Luc Morin.

Combler les besoins de base

L’aménagement dans les locaux plus spacieux permettrait à Dopamine d’offrir de nouveaux services : un centre de jour sécuritaire pour la clientèle, des bureaux individuels pour les 14 intervenants, des salles de bains complètes avec douches et bains de même qu’une salle de lavage avec laveuse et sécheuse, ainsi qu’un espace pour offrir de la nourriture.

L’expertise de l’organisation a d’abord consisté en un échange de matériel stérile de consommation. Elle s’est élargie avec les années. « Nous nous sommes rendus compte que plus de % de nos demandes consistent à combler des besoins de base comme se nourrir, se laver et se loger, raconte Luc Morin. C’est pourquoi il est important et primordial d’augmenter notre offre de service ».

Une fois Dopamine déménagé dans de nouveaux locaux, l’organisme communautaire Cap St-Barnabé, propriétaire de l’immeuble, veut faire du futur espace vacant un centre de répit. Ce projet prévoit l’ouverture en permanence de quatre lits pour femmes au rez-de-chaussée et quatre pour hommes à l’étage. Le financement d’un tel projet est évalué à plus de 320.000 $ sur trois ans et inclut l’embauche de quatre intervenants afin que le centre puisse ouvrir ses portes tous les jours par semaine, 24 heures sur 24.

Le centre de répit aurait ainsi vocation à devenir la porte d’entrée des victimes de la narco-prostitution en quête d’aide pour cesser de consommer et d’amorcer un programme de réinsertion sociale. Le sort du projet est également entre les mains du gouvernement conservateur puisque le programme sollicité fait partie de la stratégie fédérale de lutte à l’itinérance.

Beaucoup d’échecs

La réalisation de ces deux projets est souhaitée pour la présente année, si le gouvernement conservateur veut bien y donner son aval. Rien n’est moins sûr selon les autorités politiques du comté, à commencer par la députée péquiste Carole Poirier : « Nous avons travaillé très fort pour en arriver à ce consensus que nous avons su établir avec tous les intervenants au fil des années et il est maintenant urgent que le gouvernement fédéral se joigne à nous et accorde les sommes réclamées ».

Même son de cloche du côté de la députée fédérale néo-démocrate Marjolaine Boutin-Sweet. Cette dernière dit avoir « posé une question en chambre et par la suite par écrit à la ministre [de la Citoyenneté et de l’immigration] Diane Finley de qui relève le programme ». Elle affirme à ce jour n’avoir reçu aucune réponse. « Je vais continuer à faire les représentations appropriées afin que nous sachions à quoi nous en tenir le plus rapidement possible, affirme la parlementaire. J’ose espérer que les conservateurs ne mettront pas la hache dans le projet ».

Le phénomène de la narco-prostitution se trouve dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve depuis des décennies. Par le passé, les expériences pour l’enrayer n’ont pas remporté de succès notable. « La plus récente, l’opération Cyclope a été menée par les policiers du SPVM, rappelle Carole Poirier. Elle consistait à faire fuir les clients des prostituées. C’est ce qui est arrivé, surtout ceux provenant de la rive sud de Montréal, mais ça a engendré un autre problème. Les prostituées sont devenus plus agressives sur le terrain avec moins de clients à se partager ».

« Toutes les mesures répressives ont échouées, dit encore la députée. Nous pensons que la solution réside dans une optique de réinsertion sociale et c’est ce que suggère le projet pour lequel le gouvernement conservateur est appelé à contribuer ». Personne n’était disponible aujourd’hui au bureau de la ministre Diane Finley pour commenter la situation.