Discours prononcé dans le cadre des débats sur le Projet de loi C-19 - La Loi sur l'abolition du registre des armes d'épaule

Mme Marjolaine Boutin-Sweet (Hochelaga, NPD):  Monsieur le Président, aujourd'hui, j'ai trois histoires à vous raconter, mais je vous avertis, ce ne sont pas des histoires très gaies.

La première histoire se passe le 6 décembre 1989 à Montréal. Il est 16 heures, et un jeune homme de 25 ans du nom de Marc Lépine arrive à l'École Polytechnique, qui fait partie de l'Université de Montréal. Il se promène dans l'école pendant environ une heure. Un peu partout, les gens l'ont vu dans des bureaux, etc. Vers 17 h 10, à peu près une heure plus tard, il entre dans une classe de génie mécanique où il y a environ une soixantaine de personnes. À ce moment-là, il sort une carabine semi-automatique de calibre 22 et il dit aux femmes que, parce qu'elles veulent devenir des ingénieurs, ce sont des féministes, et qu'il déteste les féministes. Alors, il demande aux hommes d'aller d'un côté, et aux femmes de l'autre côté. Or les gens pensent que c'est une farce alors ils ne le font pas. C'est à ce moment-là qu'il tire un coup de feu dans les airs. Les gens commencent alors à le prendre au sérieux, et donc, les hommes se rangent d'un côté, et les femmes de l'autre côté. Ensuite, il dit aux hommes de sortir de la classe. Alors, les hommes l'ont fait. Et la chose suivante qui s'est produite, c'est qu'il a tiré sur les neuf femmes qui restaient dans la classe. Six en sont mortes.

Pendant 20 minutes, ça a continué comme ça. Vingt minutes, ça peut être vraiment très long dans des circonstances comme celles-là. Il continue à se promener dans l'école, à tirer sur des femmes ou sur des hommes, parce que ces hommes aident certaines des femmes. En tout, 14 femmes sont mortes, et 10 femmes et 4 hommes ont été blessés — les hommes qui, bien sûr, aidaient les femmes. La plupart de ces gens-là étaient dans la jeune vingtaine. C'était des étudiants universitaires, et il y avait aussi une employée universitaire.

Marc Lépine s'est aussi suicidé. Il y a donc eu un quinzième décès. Après avoir parlé aux journalistes à l'extérieur, Pierre Leclair, qui était directeur des relations publiques pour la police de Montréal, est entré dans le bâtiment, et malheureusement, il a retrouvé le corps de sa propre fille, Maryse Leclair, qui était une des étudiantes mortes ce jour-là. Elle avait été tuée par une arme à feu, et aussi poignardée, même si elle avait demandé au meurtrier de ne pas le faire.

La police a évidemment enquêté, et pendant l'enquête, une lettre écrite par le meurtrier a été retrouvée. Dans cette lettre, le meurtrier répétait qu'il haïssait les féministes, et il y avait même une liste de 19 femmes féministes qu'il disait vouloir tuer. Parmi elles, il y avait une journaliste, une personnalité de la télévision, une politicienne et six policières.

Les conséquences de l'acte de M. Lépine ne s'arrêtent pas là. Après cet événement, il y a eu les suicides de quelques élèves de l'École Polytechnique, dont au moins deux ont laissé des lettres disant que c'était l'angoisse causée par la tuerie de la Polytechnique, le massacre de Montréal, qui les a poussés au suicide. Le lien est donc évident ici. Il n'y a pas de doute sur ce lien. C'était ma première histoire.

Ma deuxième histoire se passe le 13 septembre 2006. Il est 12 h 42, et il y a un autre jeune homme de 25 ans, qui s'appelle Kimveer Gill, qui arrive au Collège Dawson. On est donc toujours à Montréal. En sa possession, il a trois armes, dont une semi-automatique. Il commence à tirer à l'extérieur. Ensuite, il se rend à la cafétéria. N'oublions pas qu'il était 12 h 42, que c'était l'heure du dîner, et qu'il y avait donc plein de gens à la cafétéria. Vingt-huit minutes plus tard, une jeune femme de 18 ans, Anastasia De Sousa, est morte.

Il y a aussi 16 personnes qui sont blessées, dont une qui devra vivre le restant de sa vie avec une balle dans la tête et une dans le cou parce que c'est trop dangereux pour sa vie de les enlever. Kimveer Gill, l'assassin, est mort également.

Mes deux fils, Alec et Nicholas, auraient pu être là. Ils ont fréquenté cette école, ils sont allés à Dawson. Plusieurs personnes que je connais étaient là et auraient pu être des victimes. Ce dont je parle ici, ce n'est pas d'un film de gangsters. C'est ma vie, ma réalité, mes amis.

J'ai une troisième histoire, et ça devient encore plus personnel. J'avais averti mes collègues que ça ne serait pas très gai. Cette fois-ci, c'est dans ma circonscription d'Hochelaga et un membre de ma famille est impliqué. Cela se passe le 14 juillet 2009 à Montréal, aux Jardins de l'Aubade, une résidence pour personnes âgées autonomes ou en perte d'autonomie. Marlena Cardoso est une infirmière de 33 ans et maman de deux jeunes enfants. Tous les gens la décrivent comme étant joviale, dévouée, aimable. Tout le monde l'aime et personne ne voudrait lui faire de mal, bien sûr. Cette journée-là, elle était en train de travailler, et vers 14 h 30, elle a une discussion avec M. Celso Gentili. C'est un vieux monsieur de 84 ans en fauteuil roulant. Elle trouve qu'il a l'air malade et elle aimerait qu'il aille à l'hôpital, et elle le lui dit. M. Gentili interprète mal ses paroles, il se fâche et il retourne à son appartement. Ce sont des appartements tant pour des personnes en perte de mobilité que pour celles qui peuvent vivre seules. Son appartement n'a pas été fouillé, tout comme nos appartements ne sont pas fouillés quand on y emménage. Quand il revient de son appartement, il a une arme de chasse de calibre 12 et, sans avertissement, il tire sur Mme Cardoso.

Mon petit frère Guy, qui travaillait là depuis quelques semaines, arrive et voit Mme Cardoso par terre, qui baigne dans son sang; il y a du sang partout. Le fils du propriétaire est en train de se battre avec M. Gentili pour essayer de le désarmer, pendant que ce dernier essaie de recharger sa carabine pour continuer à tirer. Mon petit frère a les deux mains sur la plaie béante de Marlena pour essayer d'arrêter le sang et lui sauver la vie. Il lui parle en même temps, lui dit de rester avec eux. Il lui a sauvé la vie. Je suis d'ailleurs très fière de lui. Il essaie de la garder en vie, mais pendant qu'il faisait cela, lui aussi aurait pu mourir parce que l'homme en question essayait de remettre des balles dans sa carabine. S'il n'avait pas été arrêté, il aurait aussi tiré sur mon frère. Encore une fois, ce n'est pas un film, c'est dans ma circonscription, c'est ma famille.

Le résultat cette fois-ci, c'est que Marlena Cardoso a survécu, heureusement. Mais elle et d'autres employés, tellement traumatisés, ne sont toujours pas retournés au travail deux ans et demi plus tard. Mon frère, qui est solide, pleure encore aujourd'hui quand on parle de cela. M. Gentili, le vieux monsieur de 84 ans, fait face à sept chefs d'accusation. Tout ça est très triste.

Les conservateurs disent que le registre des armes d'épaule cible les citoyens respectueux de la loi plutôt que les criminels. Dans les trois cas que j'ai mentionnés, aucune des personnes n'était un criminel aguerri.

Les agresseurs n'avaient pas de casier judiciaire et les crimes n'étaient pas commis par des criminels. Le registre identifie les propriétaires d'armes et aide à retracer les mouvements des armes qui peuvent être vendues. Alors, abolir le registre rend l'accès aux armes plus facile à des gens qui sont potentiellement dangereux, qu'ils aient déjà commis des crimes ou non. Ça rend la tâche plus difficile aux policiers et met aussi leur vie en danger. Les conservateurs disent que le registre gaspille l'argent des contribuables. Est-ce que les conservateurs ont déjà calculé le coût de la violence due aux armes d'épaule? Une seule enquête...

Le président suppléant (M. Barry Devolin): À l'ordre. J'ai fait une petite erreur. Vous avez 10 minutes de plus.

Mme Marjolaine Boutin-Sweet: D'accord, je vais ralentir.

Une seule enquête sur un meurtre coûte environ un demi-million de dollars. À cela s'ajoutent les frais d'hospitalisation, les soins de longue durée et les coûts d'emprisonnement, qui pourraient devenir de plus en plus élevés. On parle donc de millions et même de milliards de dollars. C'est sans compter, bien sûr, un autre coût très important, le coût psychologique pour les familles des victimes et les victimes elles-mêmes.

Les conservateurs veulent aussi détruire toute l'information accumulée pour le registre sur les armes d'épaule. Les associations policières, qui font en moyenne 17 000 requêtes d'information dans le registre par jour, sont tout à fait contre ça, comme ma province, le Québec. Si, par grand malheur, le registre disparaissait, au moins les provinces pourraient se servir de l'information, non pas celle de toutes les provinces, mais de la leur pour protéger leurs citoyens, puisque le gouvernement fédéral semble refuser de le faire.

La tuerie de la Polytechnique de 1989 à Montréal, dont j'ai parlé tout à l'heure, a amené beaucoup de gens à réfléchir sur les façons d'essayer, au moins, de prévenir le plus possible ce genre de tragédie. De ça est ressorti le registre des armes à feu. Est-ce qu'on veut vraiment revenir en arrière? Est-ce qu'on veut dire aux familles d'Anastasia De Sousa, Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault, Annie Turcotte, Barbara Klucznik-Widajewicz — pardonne-moi, Barbara — et de toutes les autres victimes que leur mort n'a rien donné, en fin de compte? Est-ce qu'on veut prendre des risques avec la vie des gens? Ma réponse est très claire, c'est non. Au contraire, c'est en renforçant le contrôle des armes à feu qu'on peut aider à protéger des vies. À mon avis, même une seule vie en vaut toute la peine.

M. Gerald Keddy (secrétaire parlementaire du ministre du Commerce international, pour l'Agence de promotion économique du Canada atlantique et pour la porte d'entrée de l'Atlantique, PCC): Monsieur le Président, il y a peu de temps, le député de Yukon a cité Robert Service à la Chambre des communes. Je suis convaincu que la députée d'en face connaît Robert Service, un barde du Nord du Canada. Cependant, le député n'a pas cité cet autre passage d'un poème de Robert Service:    

C'est alors que par une nuit à 50 sous zéro est entré dans le vacarme et la lumière
Un mineur gonflé à bloc, tout juste sorti de la rivière et sale comme un chien.

Je cite ce poème parce nous sommes devant quelqu'un qui était dans le froid et la noirceur et est entré dans la chaleur et la lumière.

Je comprends la passion de la députée pour le sujet, mais je ne comprends pas pourquoi tout système d'enregistrement serait bon puisque, dans la réalité, nous parlons de l'enregistrement de propriétaires d'armes détenant un permis.

Je suis un chasseur et un propriétaire d'arme et si je brûlais un feu rouge, la GRC vérifierait mon nom dans la base de données. Elle obtiendrait les mêmes résultats qu'avant l'élimination du registre parce que je détiens toujours un permis, je suis toujours un propriétaire d'arme enregistrée et l'aspect sécuritaire dont nous parlons existe toujours. Dire que cet aspect n'existe plus est contraire à toute logique.

Mme Marjolaine Boutin-Sweet: Monsieur le Président, je sais que la loi n'est pas parfaite et qu'il y a moyen de la changer. Cependant, avant de pouvoir la changer, il faut la garder. Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain.

Admettons qu'il y aurait des modifications à apporter en ce qui concerne le Nord, par exemple. Pour pouvoir apporter ces modifications, il faut avoir cette loi dans les livres. Si on vote avec les conservateurs et qu'on l'abolisse, il n'y a pas moyen de l'améliorer.

M. Jamie Nicholls (Vaudreuil—Soulanges, NPD):  Monsieur le Président, je voudrais dire que l'un des noms que ma collègue n'a pas mentionné est celui de Heidi Rathjen, qui a eu la chance de ne pas être au nombre des victimes ce terrible soir. La députée a relaté des faits qui l'ont touchée personnellement. Heidi Rathjen était une femme qui a grandi dans la ville dont je suis originaire. Sa soeur Claudia fréquentait la même école élémentaire que moi. Je connais très bien sa famille et je sais combien cette famille a été touchée par cet acte de violence.

Au fil des ans, Mme Rathjen a défendu haut et fort le maintien du registre des armes à feu. Je me demande si ma collègue pourrait parler des répercussions de l'abolition du registre et de la recrudescence du nombre de drames impliquant des armes à feu qu'appréhende Mme Rathjen advenant son abolition.

Mme Marjolaine Boutin-Sweet: Monsieur le Président, je remercie mon collègue de sa question. Il y a beaucoup de crimes commis avec des armes de chasse, des armes d'épaule. On parle présentement d'enlever ces armes du registre. Un policier répond à un appel d'une famille —  un mari et une femme — et il a l'information du registre. Ni l'un ni l'autre n'est un criminel. Or si le policier sait, grâce à cette information, qu'il y a dans la maison des armes à feu, des armes d'épaule, il peut intervenir de façon différente pour protéger la vie des personnes dans cette maison de même que sa propre vie.

D'ailleurs, plusieurs personnes ont dit que le fait d'avoir le registre améliorait vraiment les choses. Par exemple, voici ce qu'a dit Pamela Harrison, coordonnatrice provinciale de la Transition House Association of Nova Scotia, un organisme qui fournit des services d'urgence aux femmes victimes de violence et d'abus:

 

 

Depuis sa mise en vigueur en 1995, le registre des armes d'épaule a permis de renforcer considérablement la sécurité des femmes au Canada. Le taux d'homicide conjugal commis à l'aide d'une arme à feu a diminué de 69 p. 100. Nous estimons que cette diminution est en grande partie attribuable au registre des armes à feu.

Mme Linda Duncan (Edmonton—Strathcona, NPD): Monsieur le Président, je remercie la députée pour son émouvante intervention et je lui sais gré de nous avoir fait part de son expérience pour souligner la nécessité d'avoir un registre permettant de retracer les armes d'épaule utilisées illégalement.

C'est une question qui a été examinée lors de législatures précédentes, et un vaste éventail de personnes ont présenté des exposés à ce sujet. L'Association canadienne des commissions de police, l'Association canadienne des policiers, l'Association canadienne des médecins d'urgence, l'Association pour la santé publique de l'Ontario, le médecin conseil en santé publique de Toronto, la Fédération canadienne des femmes diplômées des universités et le Conseil national des femmes du Canada sont tous en faveur du maintien du registre des armes à feu.

On m'a dit que c'est grâce au registre des armes à feu que les policiers ont pu localiser et essayer de faire condamner les deux personnes impliquées dans le meurtre d'agents de la GRC à Mayerthorpe, en Alberta. Ce n'est que l'un des nombreux cas dont m'ont parlé les policiers et le chef de la police de la ville dont je suis originaire. On m'a dit qu'effectivement une poignée de policiers avaient des collections privées d'armes à feu et préféraient ne pas les enregistrer, mais de manière générale, la police canadienne est pour l'utilisation de cet outil.

Mme Marjolaine Boutin-Sweet: Monsieur le Président, c'est tout à fait vrai.

D'ailleurs, au Canada, seulement trois chefs de police ne sont pas d'accord avec ce registre. L'Association canadienne des chefs de police est complètement d'accord avec le registre et elle s'oppose au fait qu'il soit aboli. Donc ce que disait ma consoeur, et ce que disaient mes autres confrères aussi, c'est exactement ce qu'on vient d'entendre: les policiers sont contre l'abolition du registre des armes d'épaule. Cela en dit long.

M. Garry Breitkreuz (Yorkton—Melville, PCC): Monsieur le Président, j'ai écouté avec beaucoup d'intérêt le discours de ma collègue d'en face. Ce sont des histoires déchirantes, et nous compatissons aux drames vécus par les victimes de ces tragédies. Cependant, il est de mauvaise foi d'affirmer que le registre a quoi que ce soit à voir là-dedans. Les experts qui se sont penchés sur ce qui s'est passé à l'École polytechnique ont reconnu que le registre n'aurait probablement rien changé. La députée a parlé de la tragédie au collège Dawson. L'arme à feu utilisée était enregistrée.

La présence du registre ne change rien. Il aurait été préférable de consacrer les milliards de dollars déjà dépensés pour cibler les causes profondes de la criminalité et essayer de repérer ces gens. Ce n'est pas avec le registre des armes à feu que nous réglerons ce genre de problèmes.

J'aimerais savoir ce que la députée pense de cela.

Mme Marjolaine Boutin-Sweet: Monsieur le Président, c'est vrai que cela ne peut pas enrayer tous les crimes, j'en suis très consciente.

D'ailleurs, ces crimes ont été commis avec des armes qui étaient enregistrées, je le sais très bien. Toutefois, sait-on vraiment combien de crimes ont été évités grâce au registre? On sait quels crimes ont été commis avec des armes enregistrées, mais on ne peut pas savoir combien n'ont pas été commis justement parce que les armes étaient enregistrées et qu'on a pu prévenir ces actes.

J'ai fait une citation tout à l'heure, j'en fais une deuxième. Sue O'Sullivan, l'ombudsman fédéral pour les victimes de crimes, dit que la majorité des groupes représentant les victimes veulent maintenir le registre. Cela aussi veut dire quelque chose. Encore là, la citation est en anglais:

 

 

Notre position sur cette question est claire — le Canada doit faire tout son possible pour prévenir d'autres tragédies, notamment se servir des outils à notre disposition, comme le registre des armes d'épaule, pour rendre les collectivités plus sûres.